Vous êtes plongé dans l’obscurité, votre visage rivé sur l’écran. Vidéo après vidéo, des forêts s’embrasent, des résidences sont englouties sous un ciel inquiétant, tandis que des sirènes résonnent en arrière-plan. Bien que vous sachiez qu’il serait sage d’éteindre votre téléphone, votre pouce continue de faire défiler ces contenus, presque à votre insu. Ce réflexe s’appelle le doomscrolling, une consommation compulsive de nouvelles alarmantes, souvent liées aux catastrophes environnementales et aux incendies de forêt. À chaque nouvelle séquence filmée, votre cœur s’emballe et votre regard se fixe. Pourquoi votre cerveau semble-t-il captivé par ces images de désastre ? Ce n’est pas uniquement un manque de volonté.
Comprendre l’attrait des images d’incendies
Selon les neurosciences cognitives, ce phénomène repose sur un mécanisme clé : le biais de négativité. Notre esprit accorde une attention démesurée aux menaces plutôt qu’aux bonnes nouvelles. Comme le déclare le neuropsychologue Rick Hanson, « le cerveau fonctionne comme du Velcro pour les expériences négatives et comme du Téflon pour les positives ». Une image de feu, de fumée ou de ciel rouge est instinctivement catégorisée comme un danger majeur, ce qui la rend difficile à ignorer.
Cette réaction instinctive a des origines anciennes. Nos ancêtres devaient surveiller le feu ou les prédateurs pour anticiper leurs mouvements et ainsi préserver leur vie. Observer les flammes était une stratégie de survie. Face aux vidéos d’incendie contemporaines, notre cerveau primitif ne fait pas de distinction et agit comme si suivre ces vidéos pouvait nous aider à gérer la situation ou à échapper à un éventuel danger.
Les mécanismes cérébraux : amygdale, dopamine et illusoire contrôle
Chaque image montrant un incendie stimule votre amygdale, la région cérébrale en charge de détecter les menaces. Elle émet un signal d’alarme : « danger, besoin d’informations supplémentaires ». Vous continuez alors à faire défiler les vidéos, cherchant quelque chose qui pourrait clarifier la menace. Chaque fois que vous trouvez une information qui semble apporter une explication, votre système de récompense libère un peu de dopamine. Cela paraît logique, mais paradoxalement, l’anxiété augmente avec chaque nouvel élément.
En parallèle, le cortex préfrontal, responsable de la prise de décision, est submergé par ce flux d’images. Trop d’alertes, de vidéos, d’informations : la prise de décision devient difficile, et vous laissez l’onglet ouvert. En septembre 2020, lorsque le ciel de San Francisco a viré à l’orange à cause des mégafeux, le temps passé sur écran a explosé et les professionnels de la santé mentale ont constaté une forte hausse des insomnies dues à ces nuits passées à « surveiller » l’incendie sur les réseaux sociaux. La plupart des gens commettent l’erreur de confondre “s’informer” avec “se préparer” : cette saturation visuelle conduit à une paralysie plutôt qu’à une protection effective.
Comment se défaire du doomscrolling face aux incendies : un guide pratique
Pour atténuer cette tendance, les experts suggèrent un véritable sevrage numérique qui engage autant le corps que l’esprit. L’objectif n’est pas de s’isoler du monde, mais de débloquer le système d’alerte interne resté sur « urgence incendie ». Voici trois techniques simples, inspirées des pratiques cliniques et des avancées en neurosciences, qui peuvent aider à sortir de cet état d’alerte :
- La méthode du « Stop sensoriel » : lorsque vous prenez conscience que vous êtes en plein doomscrolling, dirigez-vous vers un point d’eau et plongez votre visage ou vos mains sous un jet d’eau froide. Ce changement brusque de température réactive votre système nerveux.
- La règle du 20-20-20 : toutes les 20 minutes passées devant un écran, détournez votre regard vers un point situé à environ 6 mètres pendant 20 secondes, tout en respirant profondément. Ce geste aide à désengager votre attention de l’alerte permanente.
- Le couvre-feu de l’amygdale : évitez de consulter des nouvelles pendant au moins 2 heures avant de vous coucher. Remplacez ces images par des lectures de fiction, qui favorisent la plasticité neuronale et offrent un imaginaire apaisant.
Pour aller encore plus loin, il est recommandé de limiter le nombre de sources d’information et de comptes suivis concernant les incendies. Choisissez un ou deux médias fiables, puis transformez l’anxiété en actions concrètes (préparation d’un kit d’urgence, soutien aux pompiers, engagement dans des associations environnementales). Cela permet de sortir de l’illusion de contrôle que procure l’écran. Rester informé est essentiel, mais il est crucial de le faire à une juste mesure, pour préserver la clarté d’esprit nécessaire à toute action, surtout si un jour le danger se rapproche réellement.

