Alors que le fil d’actualités défile, les mêmes images d’incendies se succèdent : forêts en flammes, ciels orangés, sirènes retentissantes, villages évacués. Assis sur votre canapé, vous sentez votre cœur s’accélérer, votre respiration se charger en tension, et vos mains deviennent moites. Même à distance, votre corps réagit comme si les flammes menaçaient votre foyer. Ces réponses ne touchent plus seulement quelques individus vulnérables, mais s’inscrivent dans ce que les experts désignent par éco-anxiété ou angoisse climatique. Ce phénomène se manifeste de plus en plus fréquemment, alors que les vagues de chaleur, les mégafeux et les alarmes du GIEC se multiplient. La question demeure : comment gérer cet état d’angoisse sans se couper du réel lors de ces événements médiatisés ?
Angoisse climatique et éco-anxiété face aux incendies
Dès 1997, la chercheuse Véronique Lapaige a introduit le concept d’éco-anxiété pour décrire une anxiété anticipatoire associée aux crises écologiques. Selon la médecin épidémiologiste Alice Desbiolles, « l’éco-anxiété n’est pas une maladie, mais une réponse naturelle et adaptée face à la prise de conscience des enjeux environnementaux. » Elle ajoute que « les personnes touchées par l’éco-anxiété sont souvent celles qui font preuve de rationalité dans un monde qui semble déraisonnable », comme l’indique son analyse parue dans la Fondation Jean-Jaurès. Les psychiatres Antoine Pelissolo et Célie Massini précisent que ce phénomène ne constitue ni un syndrome d’ailleurs, ni un diagnostic officiel, le terme ne figurant ni dans le DSM-5 ni dans la CIM-10.
Une étude menée par l’ADEME en France estime qu’environ 16,6 millions de personnes souffrent d’une détresse psychologique liée à des préoccupations environnementales, surtout parmi la tranche d’âge 25-34 ans. Les images répétées d’incendies de forêt depuis 2019 sont de véritables déclencheurs de cette angoisse climatique. Pour certains, elles font ressurgir une souffrance plus profonde que le philosophe australien Glenn Albrecht décrit comme la solastalgie, correspondant à un « mal du pays » lorsque l’on est toujours chez soi, après des catastrophes telles que des incendies ou des inondations. Même si ce réflexe d’alarme peut sembler excessif, il reste justifié par une menace bien réelle. Un suivi médical peut être requis lorsque ces symptômes se traduisent par des attaques de panique, des insomnies persistantes, un isolement social ou des pensées suicidaires.
Les réactions du système nerveux face aux mégafeux
Au cœur de l’éco-anxiété se trouve le système nerveux autonome, qui régule des fonctions vitales comme la respiration, le rythme cardiaque et la vigilance. La théorie polyvagale, élaborée par le psychiatre Stephen Porges et diffusée par le Polyvagal Institute, démontre que notre condition nerveuse influence notre vision du monde, nos émotions et nos comportements. En période de sécurité, le nerf vague favorise les interactions sociales et la réflexion. En revanche, face à une menace, le cerveau active des circuits de survie plus basiques au détriment de nos capacités de régulation.
Quand les images d’incendies apparaissent, notre cerveau perçoit un danger imminent. Le système sympathique s’active, faisant grimper l’adrénaline, augmentant le rythme cardiaque et préparant les muscles à l’action, comme si nous devions fuir un incendie, alors que nous sommes simplement assis devant un écran. Ce surcroît d’énergie liée à la survie reste parfois mobilisée, créant une hypervigilance épuisante. Peter Levine, concepteur du Somatic Experiencing, montre que les animaux éliminent cette tension en tremblant après un stress, comme un impala qui se remet d’une attaque. À l’inverse, nous, en tant qu’êtres humains, inhibons souvent ces réactions par une retenue sociale, ce qui peut conduire à des manifestations physiques de la souffrance. Tant que notre corps reste en mode survie, des raisons rationnelles comme « le feu est loin » auront peu d’effet : il importe d’envoyer un signal sécurisant au système nerveux en premier lieu.
Trois rituels d’ancrage après avoir vu des incendies
Pour apaiser cette inquiétude intérieure, adopter des rituels corporels simples peut s’avérer efficace. Inspirés des thérapies polyvagales et somatiques, ces exercices sont rapides, réalisables à domicile, sans besoin de matériel. Bien qu’ils ne remplacent pas une aide professionnelle en cas de souffrance significative, ils constituent une première assistance précieuse après une exposition à des images de feux.
- Soupir physiologique : Inspirez profondément par le nez (une longue inspiration, suivie d’une brève pour remplir les poumons), puis expirez lentement par la bouche. Répétez cette séquence trois fois pour faciliter le retour au calme physiologique.
- Orientation spatiale (5-4-3-2-1) : Énoncez à voix haute cinq éléments que vous voyez, quatre objets que vous touchez, trois sons que vous entendez, deux sensations olfactives, et une saveur en bouche. Cet exercice aide à recentrer son attention sur le moment présent et à modérer les réactions émotionnelles.
- Décharge motrice (shaking) : Levez-vous et secouez vigoureusement vos mains, bras et jambes pendant deux minutes, comme pour vous débarrasser d’une poussière invisible. Cela aide votre corps à relâcher les tensions accumulées.
Il peut être judicieux de se déconnecter des actualités lorsque l’angoisse monte, de pratiquer un ou plusieurs de ces rituels, puis de décider si vous souhaitez continuer à suivre l’actualité. Réguler son exposition aux vidéos de catastrophes (prévoir des horaires fixes, consulter des sources fiables et se tourner aussi vers des contenus proposant des solutions) réduit la surcharge émotionnelle. Si, malgré ces outils, l’angoisse climatique perturbe votre quotidien, que votre sommeil s’altère ou que l’espoir d’un avenir vous échappe, consulter un psychologue ou un psychiatre, de préférence sensibilisé à l’éco-anxiété, peut vous éviter de faire face à cette peur seul.
Sources
- ADEME, « Éco-anxiété : quelles menaces sur la santé mentale des Français ? », communiqué de presse, 15 avril 2025.
- Fondation Jean-Jaurès, « Éco-anxiété : analyse d’une angoisse contemporaine », 2022.
- Alice Desbiolles, L’Éco-anxiété. Vivre sereinement dans un monde abîmé, Fayard, 2020.
- Antoine Pelissolo et Célie Massini, Les Émotions du dérèglement climatique, Flammarion, 2021.
- Glenn Albrecht, « Solastalgia : un nouveau concept en santé et identité », PAN: Philosophy Activism Nature, n° 3, 2005.
- Stephen W. Porges, The Polyvagal Theory: Neurophysiological Foundations of Emotions, Attachment, Communication, and Self-Regulation, W. W. Norton & Company, 2011.
- Peter A. Levine, Réveiller le tigre. Guérir le traumatisme, InterÉditions (éd. française).

